30 juin 2014

LE POIDS DU CAPITAL MONTE QUAND LA CROISSANCE BAISSE

Le capital du XXIe siècle (12) – Rentabilité du capital5
Comment relier le rapport entre capital/revenu et la croissance d’un pays ? Thomas Piketty apporte une réponse simple : avec le taux d’épargne. Si un pays a un taux de croissance constamment égal à 2% et un taux d’épargne à 10%, alors à long terme, le pays aura accumulé 5 années de revenu :
« Dans le long terme, le rapport capital/revenu β est relié de façon simple et transparente au taux d’épargne s du pays considéré et au taux de croissance g de son revenu national, à travers la formule suivante : β = s/g. »
Cette formule n’a pas qu’un intérêt mathématique, car ce qu’elle exprime une réalité essentielle :
« Un pays qui épargne beaucoup et qui croît lentement accumule dans le long terme un énorme stock de capital – ce qui en retour peut avoir des conséquences considérables sur la structure sociale et la répartition des richesses dans le pays en question. »
Une précision : quand Thomas Piketty parle d’un accroissement du stock de capital, il parle en fait d’accumulation relative, c’est-à-dire qu’au fil des années, le capital accumulé représente un très grand nombre d’années de revenu.
Une fois ceci posé, il prend appui sur cette relation pour expliquer l’accroissement du capital privé dans nos pays depuis les années 1970. Selon lui, la première raison de cet accroissement est le ralentissement de la croissance, notamment démographique, qui, couplé avec le maintien d’une épargne élevée, conduirait mécaniquement à cette hausse. Les deux autres facteurs – mouvement de privatisation et rattrapage des prix des actifs immobiliers et boursiers – seraient réels, mais moins importants.
Il résume ceci dans une formule : « Dans des sociétés stagnantes, les patrimoines issus du passé prennent naturellement une importance considérable. »
(à suivre)

27 juin 2014

ENTRE EUX ET MOI

Assis
Assis sur le sol, ils me font face. Debout, je suis celui que vous ne voyez pas.
Entre eux et moi, ce qu’ils proposent aux passants.
Quelques poissons pour celui-ci, des carottes ou des tomates pour ces autres, des couleurs pour le quatrième.
Entre eux et moi, ce qui m’écarte d’eux.
Les kilomètres des mers et des ciels que j’ai franchis pour me retrouver ici, fictivement proches, mais culturellement si loin.
Entre eux et moi, ce regard qu’ils portent sur moi.
Pas de jugement dans les yeux, juste comme un étonnement, une distance ou une indifférence.
Entre eux et moi, le fait que je ne suis que de passage.
Assis sur le sol, ils sont ancrés, physiquement intégrés dans ce qui n’est pas pour eux un paysage, mais leur pays.
Debout, je suis mobile, physiquement instable dans ce qui n’est pour moi qu’un décor, et non pas mon pays.
(Photos prises en Inde à Calcutta, Puri, Darjeeling)

26 juin 2014

DANS LE PASSÉ, L’ÉTAT FRANÇAIS A APURÉ SES DETTES SANS LES PAYER

Le capital du XXIe siècle (11) – Rentabilité du capital4
Que dire de l’évolution de la richesse publique en France ?
Globalement depuis 1700, elle est restée voisine de zéro. Seule exception : 1950, où le capital public net approche la valeur des revenus annuels.
Pour comprendre cette situation, il faut distinguer les actifs et les dettes publiques, et analyser leur évolution.
Cette fois la photographie est complètement différente.
On constate d’abord deux moments où les dettes publiques baissent rapidement : lors de la Révolution de 1789, et à la suite des deux guerres mondiales. C’est d’ailleurs cette chute en 1920 et 1950 qui conduit à un pic relatif de l’actif net public.
Comme l’indique Thomas Piketty, c’est à cause de la banqueroute des deux tiers de 1797, et de l’inflation à partir de 1913 que c’est fait cet apurement de la dette publique, et avec pour conséquence l’appauvrissement des particuliers qui avaient souscrit des rentes d’État :
« Au XXe siècle, la dette a été noyée dans l’inflation et repayée en monnaie de singe, et a de facto permis de faire financer les déficits par ceux qui avaient prêté leur patrimoine à l’État, sans avoir à augmenter les impôts d’autant. (…) La France a connu entre 1913 et 1950 un taux d’inflation moyen de plus de 13 % par an, soit une multiplication des prix par cent. (…) En 1950, le pouvoir d’achat de ces rentes a été divisé par cent, si bien que les rentiers de 1913 et leurs descendants ne possèdent presque plus rien. (…)
En particulier, les énormes déficits de la Libération ont été presque immédiatement annulés par une inflation supérieure à 50 % par an pendant quatre années consécutives, de 1945 à 1948, dans une atmosphère politique survoltée. C’est en quelque sorte l’équivalent de la banqueroute des deux tiers de 1797. »
Que dire maintenant des quarante dernières années ? Une remarque simple : la montée conjointe, régulière et parallèle des dettes publiques et des actifs publics, avec un léger excès des actifs sur les dettes.
Est-ce à dire qu’en 2010, la part du capital public serait devenue très importante en France ?
Non, en terme d’actif, car dans le même temps, les actifs privés ont cru beaucoup plus rapidement : en 2010, les actifs privés représentent plus de 4 fois ceux publics.
Oui en terme de dettes : en 2010, les dettes publiques une fois et demi les dettes privées, et sont supérieures à une année de revenu national.
Sans vouloir ici rentrer dans le détail, Thomas Piketty montre que cette situation française se retrouve pour l’essentiel tant en Allemagne qu’en Angleterre.
(à suivre)

25 juin 2014

L’IMMOBILIER AU LIEU DE L’AGRICULTURE

Le capital du XXIe siècle (10) – Rentabilité du capital3
Après les actifs étrangers, l'immobilier.
Un autre graphique est intéressant, celui qui montre la progression de la part des loyers dans le revenu national en France : ils ne représentaient que 2% en 1950, contre 10% en 2010.
Chaque Français travaille de plus en plus pour payer son loyer, ou pour posséder son appartement.
Ceci vient d’être confirmé par les statistiques que l’INSEE a publié sur la consommation des ménages : en 2013, les dépenses de logement représentent plus de 20% de la consommation effective des ménages, contre 18% 10 ans plus tôt. Si l’on ramène cela aux dépenses de consommation des ménages (c’est-à-dire en excluant les dépenses de consommation au service des ménages comme la santé, l’éducation ou l’action sociale), elles représentent 27% en 2013 contre 24 % en 2003.
Bien sûr derrière ces évolutions moyennes, se cachent de très grandes dispersions, tant quant à la taille du capital détenu, que sa composition. Thomas Piketty consacre plus de la moitié de son livre à cette analyse, j’y reviendrai dans la troisième partie.
Pour l’instant, continuons à mieux comprendre comment globalement le capital se structure en France, et dans le reste du monde.
Que dire de la répartition entre capital public et capital privé ?

(à suivre)

24 juin 2014

NOUS SOMMES POSSÉDÉS AUTANT QUE NOUS POSSÉDONS

Le capital du XXIe siècle (9) – Rentabilité du capital2
On se retrouve ainsi dans un pays où le poids du capital a sensiblement retrouvé celui de la Belle époque, mais s'est profondément transformé : l'immobilier a remplacé l'agricole, les actifs étrangers nets ont disparu. Cette évolution est exactement la même en Grande Bretagne.
Arrêtons-nous avant de continuer sur ces deux transformations majeures.
D'abord l'effondrement des actifs étrangers nets.
Ne nous trompons pas d'interprétation : cela ne signifie pas que les Français ne détiennent plus d'actifs étrangers, mais que la valeur de leurs avoirs s'équilibre avec celle de ce que les étrangers détiennent en France. La France n'appartient pas plus au reste du monde qu'elle ne le possède. Alors que tel n'était pas le cas avant la guerre de 14.
Les participations croisées internationales sont beaucoup plus importantes dans les pays européens comme la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni (entre un quart et la moitié des actifs domestiques sont détenus par d’autres pays) qu’aux États-Unis ou au Japon (la part est de l’ordre d’un dixième).
Comme l’indique Thomas Piketty : « Cela accroît le sentiment de dépossession, notamment en Europe, parfois de façon excessive (on oublie vite que si les sociétés nationales et la dette publique sont en grande partie détenues par le reste du monde, on détient des actifs équivalents à l’étranger au travers de contrats d’assurance vie et de multiples produits financiers), mais en partie pour de bonnes raisons. »
Une forme de « je te tiens, tu me tiens par la barbichette » international… mais qui a tendance à ne pas faire rire le grand public.

(à suivre)

23 juin 2014

TROIS SIÈCLES DE TRANSFORMATION DU CAPITAL


Le capital du XXIe siècle (8) – Rentabilité du capital1
Après cette promenade au pays de la croissance, guidée par Thomas Piketty, amorçons celle au pays du capital toujours en sa compagnie.
Quelques ordres de grandeur pour commencer :
- Dans les pays développés, le capital total représente cinq à six années de revenus, et il n’est composé presque que de capital privé (car les dettes publiques sont sensiblement de l’ordre des actifs publics) : en 2010, le patrimoine net est de 150 à 200 000 € par habitant pour un revenu de 30 à 35 000 €.
- Ce patrimoine est en 2010 en moyenne composé pour moitié d’actifs immobiliers, pour moitié d’actifs financiers (actions, obligations, placements financiers)
Si l'on observe en France l'évolution depuis 1700 - intérêà nouveau de raisonner sur des séries longues - du rapport entre la valeur du capital et celle du revenu national, que voit-on ?
Première temps, de 1700 à 1910, la stabilité globale autour du multiple de 7, c'est-à-dire que le capitale représente 7 années de revenu, mais avec deux phénomènes de substitutions :
- La diminution progressive et régulière de la part des terres agricoles, qui alors qu'elles représentaient plus de 70% du capital en 1700, ne représentent plus que 10% en 1900,
- La naissance progressive à partir de 1800 d'un capital étranger net qui représente en 1900 autant que les terres agricoles. Ce sont à la fois l'expression de notre puissance coloniale, et d'avoirs financiers comme par exemple le fameux emprunt russe
Vient ensuite, à cause des deux guerres mondiales, la destruction du capital qui ne correspond plus qu'à trois années de revenu :
- Chute brutale à l'occasion de la guerre de 14-18, puis baisse lente ensuite,
- Disparition du capital étranger net,
- Poursuite de l'érosion de la valeur des terres agricoles
Enfin, à partir des années cinquante, croissance régulière pour revenir en 2010 à un multiple proche de celui du 18e et 19e siècle, légèrement supérieur à 6 années de revenus :
- Quasi-disparition de la valeur relative des terres agricoles,
- Origine de la croissance essentiellement due au capital immobilier

(à suivre)

20 juin 2014

DANGER ?

Oiseaux
Chez Hitchcock, les oiseaux se font menaçants. D’abord un, puis dix, cent, et pour finir des milliers.
Ici, rien de tel. Ce sont simplement d’inoffensifs guetteurs.
Immobiles, ils regardent au loin. Parfois, ils sont seuls, parfois par deux, parfois alignés.
Mais, au fait, que guettent-ils ? Savent-ils quelque chose que j’ignore ? Y a-t-il là-bas, au loin, au-delà d’où le regard peut se porter quelque menace ?
Devrais-je m’inquiéter ?
Peut-être que le danger vient de ce que je ne vois, ni n’entends encore.
Ces oiseaux sont des guetteurs, mais eux, tout à l’heure pourront s’envoler.
Moi, je serai bloqué et aurai à faire face seul avec ce qu’il ne faut connaître à aucun prix…
(Montage de photos prises à Fort Cochin en Inde) 

19 juin 2014

NOUS DEVONS APPRENDRE À VIVRE DURABLEMENT AVEC UNE CROISSANCE D’ENVIRON 1 %

Le capital du XXIe siècle (7) – Croissance5
Si le politique n’est pas sans prise sur ce qui se passe dans son pays, il n’en reste pas moins soumis aux lois globales de l’évolution. Un bateau ne peut pas faire fi du cours du fleuve… Il est donc essentiel de le comprendre et de l’intégrer.
Or en matière de croissance, les prévisions de Thomas Piketty pour les décennies à venir ne nous dessinent pas un futur porté par une forte croissance, du moins dans nos pays occidentaux.
En raisonnant d’abord sur la croissance par habitant, il prévoit pour la période 2012-2100 :
- 1,2 % pour les pays les plus riches (Europe occidentale, Amérique du Nord, Japon),
- La poursuite du processus du convergence jusqu’à 2050 pour les autres pays avec une croissance de 5% puis 4% ; et à partir de 2050, un croissance de 1,2%
Soit en moyenne : « Dans ce scénario médian-optimiste, la croissance mondiale de la production par habitant dépasserait légèrement 2,5 % par an entre 2012 et 2030, puis de nouveau entre 2030 et 2050, avant de tomber au-dessous de 1,5 % après 2050, et de se diriger vers 1,2 % dans le dernier tiers du siècle. »
En intégrant les prévisions démographiques, il obtient comme prévision pour la croissance mondiale totale, un ralentissement progressif depuis le taux actuel de 3,5%, à 3% en 2050, et 1,5% à la fin du siècle.
Notons qu’il considère ceci comme un scenario optimiste :
« Elle suppose une continuation sans heurt politique ou militaire du processus de convergence des pays émergents vers les pays riches, jusqu’à son terme vers 2050, ce qui est très rapide. Il est aisé d’imaginer des scénarios moins optimistes, auquel cas la courbe en cloche de la croissance mondiale pourrait tomber plus vite et vers des niveaux plus bas que ceux indiqués sur les graphiques. »
Inutile de prendre à la lettre ces prévisions – d’ailleurs Thomas Piketty lui-même attire l’attention des lecteurs sur le fait qu’il ne s’agit que de scenarios de cadrage –, l’important est de retenir les ordres de grandeur, et notamment que le plus probable est que, pour les décennies à venir, la croissance dans nos pays d’Europe se situera guère au-dessus de 1%.
Comme déjà indiqué, cela ne correspond en rien à une stagnation, mais imaginer que l’on pourra grâce à une politique volontariste – qu’elle soit d’inspiration libérale ou étatiste –, renouer avec des taux de croissance de 2, voire 3% est très probablement illusoire.
Ceci rejoint plusieurs articles que j’ai publié ces dernières années sur mon blog, dans le Cercle Les Échos et Sur AgoraVox (voir notamment "Le meilleur est improbable, mais il n'est pas hors d'atteinte" paru en 2012)
Nous devons donc nous organiser pour vivre et prospérer avec ce niveau de croissance. Pour un pays comme la France, cela renforce la nécessité d’entreprendre le plus tôt possible des transformations structurelles : nous ne règlerons pas nos problèmes de chômage et d’endettement public grâce à une croissance revenue miraculeusement.
Et si jamais le futur était meilleur, il serait alors très facile d'y faire face ! 
(à suivre)

18 juin 2014

DIRIGER PAR ÉMERGENCE S’APPLIQUE AUSSI À LA POLITIQUE

Le capital du XXIe siècle (6) – Croissance4
Nous voilà donc avec une affirmation plus que troublante : la performance économique d’un pays ne dépendrait que bien peu de la politique menée par ceux qui le gouverne.
Avant de modérer ce propos, et de revenir sur les limites à lui apporter, je veux d’abord relever que ceci est très directement en ligne avec nombre de constats faits dans le management des entreprises, et au premier chef par Daniel Kahneman : un dirigeant qui réussit est d’abord un dirigeant qui est à la tête d’une entreprise qui réussit et se trouve porté par des vagues favorables.
Cela fait écho à cette histoire fameuse dans la culture chinoise, où un grand général apprend qu’il a gagné des batailles d’abord parce qu’il était à la tête de la meilleure armée, et secondairement à cause de ses propres décisions. Écho aussi à Léon Tolstoï qui, dans Guerre et Paix, montre comment la campagne de Russie de Napoléon Bonaparte fut essentiellement le fruit du hasard. (voir mon article « Le succès d’un champion est d’abord dû au hasard, et secondairement à son talent »).
Que nos hommes politiques, comme les dirigeants d’entreprises,  apprennent donc d’abord l’art de la modestie.
Mais est-ce à dire que quel que soit son leader un pays va réussir ou échouer, à cause des circonstances ?
Certainement pas !
Comme je l’ai expliqué longuement dans mon dernier livre, Les Radeaux de feu, l’acceptation du dépassement et le passage au management par émergence, ne sont pas le renoncement au management. Ils impliquent un nouveau mode de management, fait de leadership, de capacité à trouver des points fixes sur lesquels caler sa stratégie, mettre en place des organisations simples où chacun comprend son rôle et celui des autres, développer une culture faite de confiance et confrontation :
« Chacun est riche de sa personnalité, de son histoire, de ses compétences, de ses rêves, de ses envies, de sa compréhension. La cohésion de l’ensemble résulte de processus subtils, tissés de confiance et confrontation, associant lâcher-prise, vision commune, geste naturel et prise d’initiatives. Aussi pour faire que ce radeau collectif ne soit pas le jouet des événements, et que ce ne soit pas le fleuve et les éléments qui choisissent sa destination, l’art du management doit être également subtil : il ne peut être question pour le dirigeant de se voir ni comme une reine véhiculée et protégée passivement par ses troupes, ni comme un Dieu tout puissant, sachant tout et décidant de tout. À lui et à son équipe de direction de trouver le cap, de faire que la rivière devienne fleuve, d’apporter confiance et stabilité, de créer les conditions pour que chacun puisse effectivement agir individuellement et collectivement… Pour cela, il doit agir dans le non-agir, décider par exception, accompagner et soutenir, jamais ne cesser de vouloir mieux comprendre et apporter du sens. »
Alors, et alors seulement, les processus émergents feront que les actions collectives sauront tirer le meilleur parti des situations et des opportunités.
Quand je regarde comment nos pays, et singulièrement la France, sont dirigés, je ne peux que constater que nous en sommes loin…
(à suivre)

17 juin 2014

CROÎTRE PLUS VITE POUR RECONSTRUIRE ET RATTRAPER

Le capital du XXIe siècle (5) – Croissance3
Si un rythme de croissance « normale » par habitant est de 1 à 1,5% par an pour une économie développée, pourquoi avons-nous connu au cours des années appelées les Trente Glorieuses une croissance beaucoup plus rapide ? N’étions-nous alors pas développés ?
Pas exactement… mais oui d’une certaine façon. En effet, si les économies européennes étaient déjà dès les années cinquante, sophistiquées, elles venaient de subir le double choc des deux guerres mondiales. Elles avaient donc accumulé pendant la période 1914-1945, un retard de croissance important : les Trente Glorieuses ne seraient qu’un phénomène de rattrapage.
« Une fois ce rattrapage terminé, l’Europe et les États-Unis se sont retrouvés ensemble à la frontière mondiale, et se sont mis à croître au même rythme, qui est structurellement un rythme lent à la frontière. »
Selon Thomas Piketty – et les données venant à l’appui de ses propos sont convaincantes –, pas grand chose donc à voir avec un quelconque meilleure efficacité économique. Nous n’avons pas alors eu une croissance rapide parce que nous étions plus performants qu’aujourd’hui, mais simplement parce que nous rattrapions notre retard et reconstruisions notre pays.
A l’appui de sa thèse, il montre qu’il y a une corrélation directe entre l’importance du taux de croissance par habitant pendant les Trente Glorieuses, et le taux de destruction et de préjudice subi précédemment : l’Europe croît beaucoup plus vite que les États-Unis (attention en mesurant ceci par habitant, car la croissance des États-Unis totale était, elle, importante, parce que tirée par l’expansion démographique), et au sein de l’Europe, l’Europe continentale plus vite que le Royaume-Uni.
Il en arrive à conclure que ceci n’a rien à voir avec la politique suivie alors :
« Il est probable que la France, l’Allemagne et le Japon auraient rattrapé leur retard de croissance à la suite de l’effondrement des années 1914-1945, quelles que soient les politiques suivies, ou presque. Tout juste peut-on dire que l’étatisme n’a pas nui. »
Symétriquement, il en vient à douter de l’impact des politiques libérales développées aux États-Unis et en Angleterre à partir des années 80. Constatant le retard de croissance, ces deux pays ont changé de politique au moment où le rattrapage était terminé, et du coup l’écart de croissance entre eux et l’Europe continentale a disparu… non pas parce que ces politiques libérales étaient plus efficaces, mais simplement parce que le retard accumulé à cause des deux guerres avaient été effacé .
Finalement, il en arrive à douter de la validité de toute corrélation entre le type de politique menée et la croissance observée.
« Aujourd’hui encore, dans ces deux pays (États-Unis et Grande-Bretagne), on considère souvent que les révolutions conservatrices ont été un franc succès puisque les deux pays ont cessé de croître moins vite que l’Europe continentale et le Japon. En vérité, le mouvement de libéralisation entamé autour de 1980 de même d’ailleurs que le mouvement d’étatisation mis en œuvre en 1945 ne méritent ni cet excès d’honneur ni cet excès d’indignité. De même, une fois que la frontière mondiale était rattrapée, il n’est guère étonnant que ces pays aient cessé de croître plus vite que les pays anglo-saxons, et que tous les taux de croissance se soient alignés. (…) En première approximation, les politiques de libéralisation ne semblent guère avoir affecté cette réalité toute simple, ni à la hausse ni à la baisse. »
Et nous retrouvons avec une France qui rêve de revenir à l’interventionnisme étatique et des pays anglo-saxons chantres de l’ultra-libéralisme, les uns et les autres leur attribuant des vertus qu’ils n’auraient pas !
Attention à ne pas en conclure qu’il n’y a aucun lien entre politique publique et performance économique…
(à suivre)

16 juin 2014

CROÎTRE DE 1,5% PAR AN, C’EST GRANDIR DE PLUS DE 50% EN 30 ANS

Le capital du XXIe siècle (4) – Croissance2
Quelques premiers commentaires sur la croissance.
Quand nous nous émerveillons de la croissance américaine, et que nous nous lamentons sur l’atonie en Europe, nous oublions que l’essentiel de l’écart est dû à la différence entre les dynamiques démographiques : si les États-Unis croissent plus vite que nos vieux pays, c’est d’abord à cause de la croissance de la population. Voilà qui donne une nouvelle saveur à tous les discours qui veulent limiter l’immigration…
Mais l’essentiel dans l’analyse de Thomas Piketty est ailleurs, elle est dans son affirmation que le rythme normal de la croissance de production par habitant se situe autour de 1 %, et que la croissance à long terme dans les pays avancés ne peut pas être supérieure à 1,5% :
« Qu’importe le détail de ces chiffres : le point important est qu’il n’existe aucun exemple dans l’histoire d’un pays se trouvant à la frontière technologique mondiale et dont la croissance de la production par habitant soit durablement supérieure à 1,5 %. (…) Sur la base de l’expérience historique des derniers siècles, il me paraît assez improbable que la croissance à long terme de la production par habitant dans les pays les plus avancés puisse être supérieure à 1,5 % par an. Mais je suis bien incapable de dire si elle sera de 0,5 %, 1 % ou 1,5 %. Le scénario médian présenté plus loin repose sur une croissance à long terme de la production par habitant de 1,2 % par an dans les pays riches, ce qui est relativement optimiste par comparaison aux prédictions de Gordon (qui me semblent un peu trop sombres), et en particulier ne pourra se produire que si de nouvelles sources d’énergie permettent de remplacer les hydrocarbures, en voie d’épuisement. Mais il ne s’agit que d’un scénario parmi d’autres. »
Est-ce si grave ? Est-ce que cela veut dire que nous sommes condamnés au déclin ?  Non, bien au contraire, car :
« La bonne façon de voir le problème est là encore de se placer au niveau générationnel. Sur trente ans, une croissance de 1 % par an correspond à une croissance cumulée de plus de 35 %. Une croissance de 1,5 % par an correspond à une croissance cumulée de plus de 50 %. (…)
Il s’agit d’une différence considérable avec les sociétés du passé, où la croissance était quasi nulle, ou bien d’à peine 0,1 % par an, comme au XVIIIe siècle. Une société où la croissance est de 0,1 % ou 0,2 % par an se reproduit quasiment à l’identique d’une génération sur l’autre : la structure des métiers est la même, la structure de la propriété également. Une société où la croissance est de 1 % par an, comme cela est le cas dans les pays les plus avancés depuis le début du XIXe siècle, est une société qui se renouvelle profondément et en permanence. »
Certes, certes, mais nous sommes bien loin du discours des politiques qui rêvent d’une croissance supérieure à 2%, ce qui, vu notre stagnation démographique en Europe, serait donc hors de portée.
Mais pourtant nous avons connu dans le passé, une telle croissance. Ah, ses merveilleuses Trente Glorieuses…

(à suivre)

13 juin 2014

TENTATIONS…

Verticales
Je marche, mes pas sont ancrés dans le sol, mouvement régulier et souple. Aucun but précis, juste une promenade aléatoire, un glissement horizontal.
Autour de moi, devant, derrière, sur les côtés, des verticales me narguent et m’appellent. Que veulent-elles ? Me faire quitter mon errance terrestre ? A l’instar des haricots magiques, sont-elles un appel à un Jack caché en moi ? Y a-t-il tout là-haut des géants qui m’attendent ?
Là c’est un arbre qui se fait éventail. Fait-il le paon ? Est-ce une parade nuptiale ? Je m’arrête, regarde à droite et à gauche, je suis seul. Personne d’autre que moi. Veut-il vraiment me séduire ?
Un peu plus loin – mais suis-je réellement le même jour, dans le même lieu ? –, c’est un oiseau de métal qui s’est perché tout en haut pour m’attendre. Sachant que l’approche sera longue, que la chaleur est intense et que le soleil est au zénith, prudent, il s’est glissé sous un parasol.
Voilà ici un prince. Pour me charmer, il s’est paré d’une grande écharpe multicolore. Il se garde bien de baisser le regard, mais je le sais et le sens attentif à ma présence et à chacun de mes mouvements.
Enfin, un escalier. Quoi de plus simple et de plus naturel pour monter ? Mais n’est-ce pas justement là où se situe le piège, dans cette facilité proposée, cette invite si commode à saisir ? 
(Rêverie thaïe et indienne)

12 juin 2014

CROISSANCE DE LA PRODUCTION ET CROISSANCE DE LA POPULATION

Le capital du XXIe siècle (3) – Croissance1
Premier thème central du livre de Thomas Piketty la croissance.
Que dit-il à son sujet ?
D’abord une remarque de bon sens, mais qui est souvent ignorée : le premier moteur de la croissance est l’expansion démographique.
Aussi, pour parler de la croissance et analyser sa dynamique, il faut d’abord commencer par étudier la croissance démographique : en effet si la population s’accroît de 1%, tout croissance de la production inférieure à 1% représente en fait une régression par habitant.
Donc comment la population mondiale a-t-elle évoluée depuis l’antiquité ?
Pourquoi partir de si loin ? Car c’est bien un des enseignements les plus fascinants de ce livre, c’est la longueur des séries historiques, qui permet de remettre en perspective nos réflexions.
Qu’en dit-il ?
« Quelles que soient les imperfections des sources historiques et des estimations de la population mondiale à ces deux dates, il ne fait donc aucun doute que la croissance démographique moyenne entre l’an 0 et 1700 était nettement inférieure à 0,2 % par an, et très certainement inférieure à 0,1 %. »

Tout change ensuite.
« Conséquence de cet emballement démographique : le taux de croissance de la population au niveau mondial atteint au XXe siècle le chiffre record de 1,4 % par an, alors qu’il n’avait été que de 0,4 %-0,6 % aux XVIIIe et XIXe siècles. »
Du coup, on peut alors accéder au calcul de la croissance par habitant, c’est-à-dire celle qui mesure la progression du revenu individuel, et donc la vitesse de transformation d’une société.
« Au niveau mondial, la croissance moyenne de 0,8 % par an de la production par habitant entre 1700 et 2012 se décompose en à peine 0,1 % au XVIIIe siècle, 0,9 % au XIXe siècle et 1,6 % au XXe siècle. En Europe occidentale, la croissance moyenne de 1,0 % entre 1700 et 2012 se décompose en 0,2 % au XVIIIe siècle, 1,1 % au XIXe siècle et 1,9 % au XXe siècle. Le pouvoir d’achat moyen en vigueur sur le Vieux Continent a tout juste progressé entre 1700 et 1820, puis a été multiplié par plus de deux entre 1820 et 1913, et par plus de six entre 1913 et 2012. »
Donc plus d’un siècle de quasi stagnation, puis une accélération depuis 1820, et surtout depuis 1910.

(à suivre)

11 juin 2014

UN ÉCONOMISTE QUI SE MÉFIE DES MATHÉMATIQUES

Le capital du XXIe siècle (2)
Une des premières surprises à la lecture du livre de Thomas Piketty est son regard distancié et souvent critique sur ses confrères, les économistes.
Laissons-lui la parole avec trois citations :
« Disons-le tout net : la discipline économique n’est toujours pas sortie de sa passion infantile pour les mathématiques et les spéculations purement théoriques, et souvent très idéologiques, au détriment de la recherche historique et du rapprochement avec les autres sciences sociales. Trop souvent, les économistes sont avant tout préoccupés par de petits problèmes mathématiques qui n’intéressent qu’eux-mêmes, ce qui leur permet de se donner à peu de frais des apparences de scientificité et d’éviter d’avoir à répondre aux questions autrement plus compliquées posées par le monde qui les entoure. »
« L’expérience de la France à la Belle Époque démontre si besoin est le degré de mauvaise foi atteint par les élites économiques et financières pour défendre leur intérêt, ainsi parfois que par les économistes, qui occupent actuellement une place enviable dans la hiérarchie américaine des revenus, et qui ont souvent une fâcheuse tendance à défendre leur intérêt privé, tout en se dissimulant derrière une improbable défense de l’intérêt général. »
« Je n’aime pas beaucoup l’expression « science économique », qui me semble terriblement arrogante et qui pourrait faire croire que l’économie aurait atteint une scientificité supérieure, spécifique, distincte de celle des autres sciences sociales. Je préfère nettement l’expression « économie politique », peut-être un peu vieillotte, mais qui a le mérite d’illustrer ce qui me paraît être la seule spécificité acceptable  de l’économie au sein des sciences sociales, à savoir la visée politique, normative et morale. (…)  Trop longtemps, les économistes ont cherché à définir leur identité à partir de leurs supposées méthodes scientifiques. En réalité, ces méthodes sont surtout fondées sur un usage immodéré des modèles mathématiques, qui ne sont souvent qu’une excuse permettant d’occuper le terrain et de masquer la vacuité du propos. »
Daniel Kahneman a déjà mis l’accent sur ce danger d’une application simpliste des mathématiques, notamment en insistant sur le fait que nous sommes des « Humans » et non pas des « Econs » (voir mon article consacré à ce point : Arrêtons de diriger en croyant le monde peuplé d’ « Écons » !).
J’ai moi-même, à de multiples reprises, expliqué que l’art du management avait peu à voir avec les mathématiques, et davantage avec la philosophie et l’histoire (voir par exemple « Philosophie et histoire sont plus utiles que les mathématiques pour diriger dans l'incertitude »)
Rassurant de voir que Thomas Piketty, tout en s’appuyant sur de nombreux calculs, ne croît pas que la vérité va miraculeusement en surgir…
(à suivre)

10 juin 2014

UN BEST-SELLER INATTENDU

Le capital du XXIe siècle (1)
Difficile depuis quelques semaines de ne pas avoir entendu parler du livre de Thomas Piketty, le Capital du XXIe siècle.
Après le succès de son road-show aux États-Unis, le voilà devenu best-seller. Étonnant pour un livre de plus de 900 pages qui, tout en étant de lecture facile, n’était pas vraiment destiné de façon évidente au grand public.
Démonstration que le thème qu’il y aborde, celui des inégalités, est un thème central dans nos préoccupations collectives.
J’ai donc décidé de consacrer une série de billets à ce livre, non pas pour en faire un résumé, mais plutôt une promenade personnelle, et ce autour successivement de trois sujets qui sont au cœur de cet ouvrage : celui de la croissance, celui de la rentabilité du capital, celui des inégalités.
Sur chacun de ces sujets, je composerai un patchwork issu du livre, que j’émaillerai de quelques réflexions personnelles.
Mais je commencerai d’abord par la reprise de quelques considérations qu’il fait sur le métier d’économiste…

(à suivre)
 
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